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Qu'au cœur de l'hiver, aux portes du solstice, on ait besoin de chaleur, de lumière, de couleur, d'amitié, de gentillesse, quand les feuilles sont mortes et que les jours sont courts ; j'en conviens tout à fait, et je vais même jusqu'à penser qu'il n'est pas besoin chaque année d'attendre décembre pour ça ! Mais aujourd'hui Noël s'invite, s'impose, de plus en plus tôt, et de plus en plus vulgairement dans notre quotidien.

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Le Père Noël se multiplie, pendouille au balcon, se cramponne au chéneau  ligoté à la guirlande. Ici ou là, on s'est donné tellement de mal à l'accrocher qu'il pend en permanence toute l'année, faisant grise mine en attendant sa nouvelle heure de gloire. Le Père Noël se reproduit à qui mieux-mieux dans les galeries marchandes, sur les bouts de trottoirs, au comité d'entreprise, à la salle des fêtes, à l'école. On le tire en milliards d'exemplaires sur cartes, boîtes, sacs, figurines, bougies ; le voici effigié à l'infini d'un commerce impérieux. Les marchés de noël d'Europe du nord migrent, rejoignant les santons provençaux. Les jouets d'importation asiatique, toxiques, dangereux ou non, inondent par containers entiers les étalages. Les chefs de rayons se mettent en quatre pour s'approvisionner en continu du truc qui fait fureur, dont on parle dans les cours de récréation, et qui se vend comme des petits pains.

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Je suis né à Dijon, ville où le Père Noël a été porté au bûcher le 24 décembre 1951.

Ce "rappel historique" ne vise qu'à conforter l'idée que l'unanimité pâteuse et mondialisée d'aujourd'hui autour de cette fête n'est pas toujours allé de soi.

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" Le Père Noël a été pendu hier après-midi aux grilles de la cathédrale de Dijon… et brûlé publiquement sur le parvis. Cette exécution spectaculaire s'est déroulée en présence de plusieurs centaines d'enfants des patronages. Elle avait été décidée avec l'accord du clergé qui avait condamné le Père Noël comme usurpateur et hérétique. Il avait été accusé de paganiser la fête de Noël et de s'y être installé comme un coucou en prenant une place de plus en plus grande. On lui reproche surtout de s'être introduit dans toutes les écoles publiques d'où la crèche est scrupuleusement bannie. Dimanche à trois heures de l'après-midi, le malheureux bonhomme à barbe blanche a payé comme beaucoup d'innocents d'une faute dont s'étaient rendus coupables ceux qui applaudiront à son exécution. Le feu a embrasé sa barbe et il s'est évanoui dans la fumée."  FRANCE SOIR

Il s'en était suivi des réactions d'écrivains célèbres Gilbert CESBRON et René BARJAVEL dans l'hebdomadaire Carrefour (rien à voir avec Mammouth !), et, saisissant l'opportunité d'une analyse ethnologique, Claude LEVI-STRAUSS. Qui, de la fête païenne du solstice d'hiver, ou religieuse de la naissance  de Jésus précède l'autre ? Chez le païen fêtant le solstice, n'y a-t-il pas l'observateur inquiet et médusé adorant les "dieux des éléments" ? Y a-t-il eu concurrence, emprunt ou usurpation, le païen et ses rituels saisonniers ou la religion chrétienne ? Le plus grand vainqueur de cette lutte n'est-il pas un dieu lui aussi païen : Hermès grec ou Mercure romain, dieu du commerce..., voire son descendant selon certains esprits coquins, Coca-cola, le dieu universel américain ?

A cent lieues d'adhérer aux motivations d'une manifestation spectaculaire à connotation religieuse radicale de ce 24 décembre 1951, je suis de plus en plus mal à l'aise quand approche noël. Oubliée la fête de l'hiver, reléguée la célébration religieuse, toutes deux devenues prétextes au plus grand déferlement commercial de l'année auquel même l'hémisphère sud n'échappe pas. Le chiffre du commerce est devenu thermomètre abject, mesurant la fièvre acheteuse, curieusement synonyme de bon moral des français. De là à décréter la bonne santé économique juste histoire de contrer la morosité...

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Je pars comme chaque année en quête de lumière, de couleur, de calme, et de grand air. Aujourd’hui, ce sera entre SAVIGNY-LES-BEAUNE et BOUILLAND. Peut-être espérai-je rencontrer le Père Noël, le vrai, celui de mon enfance, rare et surprenant ?

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Ce n'est pas la tempête de neige que je trouve, mais ça y ressemble "comme deux flocons" par moment. Les températures sont bien en dessous de zéro depuis plusieurs jours, n'empêchant toutefois pas le Rhoin de cascader toujours au fil de ses méandres, soulignant son étroite vallée.

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Etrange sentiment d'être tout à coup, à la fois loin de tout, et si proche ; si proche de chez soi, et si loin de l'oppressant déferlement commercial festif. Au détour d'une haie touffue, derrière une souche pourrissant lentement, je dérange une dizaine d'étourneaux, quelques troglodytes et passereaux ; la nourriture leur est rare et le logis précaire par ces temps glacés.

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Dans cet hiver bourguignon aujourd'hui silencieux semblant déserté, je me plais à débusquer la touche de couleur sur une palette plutôt terne.

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Bientôt, dans quelques semaines la sève gonflera les rameaux, gorgeant les écorces d'un dernier flamboiement avant le retour du feuillage.

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Mais pour l'heure, il faut se contenter de quelques fruits gelés, de quelques feuilles persistantes prenant teinte hivernale, celles d'un lierre rougi de froid, ou d'autres sèches du hêtre, s'accrochant vaillamment au rameau, bravant le poids de la neige.

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     C'est dans  Bouilland, puis plus loin encore, que je rencontre le Noël de mon enfance.

Un gamin emmitouflé, les joues aussi rouges que sa combinaison de sport d'hiver, tire lentement sa luge dans la Rue de la Montée si bien nommée derrière l'église.  J'avais repéré les traces des patins dans cette rue qu'adulte on estimerait dangereuse pour la glissade. L'enfance l'emporte sur l'appréciation et la crainte du danger. Je suggère tout de même à Hugo d'avoir de bons freins ; lui m'informe du haut de ses 7 ou 8 ans que les autres, les grands, partent de bien plus loin dans la côte, depuis la croix.

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Bien avant de les voir déboucher au détour du virage, je les entends cascader d'éclats en éclats de rires. Culs neigeux par dessus bouilles rougies, les premiers conquérants de la pente passent "à tombeau ouvert" tandis que les derniers, moins téméraires ou plus mal équipés, viennent parfois taper dans le talus. Filles et garçons, experts ou novices de la conduite sur glace, tout au pilotage de la descente de la Rue de la Montée, auront à peine le temps de m'adresser un regard dans un rire aux éclats ou dans l'ébauche du sourire d'une politesse minimale vite rattrapée par la frayeur. 

Le pas lent du montagnard dans la côte, ralenti encore par la tempête de neige, me conduit sur la crête, songeant nostalgique au bonheur de ce noël neigeux offert à la bande des joyeux lutins de BOUILLAND. 

C'est arrivé là, en pleine tempête sur la crête : je perçois le crissement de pas dans la poudreuse, je me retourne..., aucun enfant ne m'a suivi ; je scrute vers l'avant au travers de la tempête, et c'est alors que j'aperçois, sortant de sa cabotte pour aller préparer son bagage et nourrir son attelage,

... mon PERE NOËL.

 

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F6 - décembre 2009

(repris en décembre 2014)

Quelques années et semaines plus tard, dans la même vallée du Rhoin, sur d'autres sentiers arrivera : L'avance sur printemps.