Autrefois, une armée de cantonniers qu'on suspectait de n'être que fainéants, passait et repassait plusieurs fois par an sur chaque kilomètre de la moindre petite route. Les fossés étaient curés, les buses débouchées, les accotements fauchés, les branches basses taillées proprement, les murets remontés...

Aujourd'hui, nos lisières de forêts, nos haies d'épineux sont annuellement victimes d'un massacre à la broyeuse. Branchages hachés, éclats et copeaux dispersés, mélangés aux restes de bouteilles et de cartons, nos bords de routes et de chemins ne sont plus que plaies à vif.

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Nos fossés deviennent sépultures à ciel ouvert d'objets de toute sorte, de toute une faune imprudente, innocente, naïve, tête en l'air, victime de l'automobiliste surpris pressé...

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Je t'avais déjà rencontré Goupil. Au petit matin j'allais au travail accompagné du silence de mon vélo, alors que tu rentrais de chasse trottinant vers le "Chemin des Lapins" de Corcelotte. Je tentais de passer sans te déranger, pédalant même pour éviter le cliquettement de ma roue libre.  Tu as perçu l'air que nous déplacions, le chuintement des pneus, flairé l'odeur humaine et comme un filou effronté tu m'as regardé passer, tes muscles bandés, prêt à bondir et fuir sous le couvert de la forêt. Une fois mon intrusion furtive dans ton petit matin éloignée, je t'ai vu reprenant ton chemin, survolant sautillant de motte en motte avec l'aisance d'un déplacement si précis qu'il semblait chorégraphié.

Aujourd'hui, te voici reposant dans le fossé de la route de CISSEY, non loin du "Chemin des Lapins" de Corcelotte. Si beau, je t'ai cru un instant endormi comme un automobiliste sage qui se serait arrêté pour un petit somme réparateur. T'appeler, t'effleurer d'une baguette magique, caresser ton épaisse fourrure d'hiver pour que tu reprennes tes esprits, mais... que t'est-il arrivé mon ami du matin pour que tu reposes ainsi, mort comme assoupi ?

Demain, charogne nauséabonde tu deviendras, toi le seigneur de Corcelotte qui échappe depuis si longtemps aux plombs des chasseurs de SAINTE-MARIE-LA-BLANCHE. Toi que la grande faucheuse a surpris ici ce matin, échapperas-tu à la broyeuse ? 

Tu méritais l'anonymat de ta tanière douillette, sépulture d'une fin de vie moins cruelle.

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F6

15 février 2010