Voici donc Epipactis à larges feuilles, ou Epipactis helleborine rencontrée le 14 août 2016 en SUISSE dans le VALAIS.

Epipactis helleborine - i f1 - comp

("cherchez l'intrus")

Regroupée en petits "îlots familiaux" de 3 ou 4 sujets issus d'un même rhizome, cette espèce d’Orchidée fleurissait au bord du sentier du BISSE DE SAVIESE – TORRENT-NEUF dans sa partie forestière mi-ombragée à 1100 mètres d'altitude. Rencontre pour moi d’autant plus intéressante qu’elle est celle d’une nouvelle belle amie invitée dans le modeste album, et d’un nouveau genre d'Orchidée sauvage. Avec lui s’ouvrent des perspectives de recherche d’autres espèces d'Epipactis proches cousines d’helleborine, ainsi que la découverte de caractéristiques bien différentes de celles des autres genres.

Epipactis helleborine - p2 - comp

L’attribution dans l’Antiquité du nom Epipactis helleborine n’est pas très claire et ressort plus d’approximation, assimilation, confusion... pratiquement jusqu'à "l'histoire de fous" ! Les plus nombreux évoquent THEOPHRASTE (-371, -288) alors que d’autres parlent de DIOSCORIDE (environ +25, +90). Peu importe qu'il s'agisse de l'un ou de l'autre, ou même de PLINE, nous voici à nouveau dans un berceau des connaissances que constituait le Croissant fertile et l’est du Bassin méditerranéen, jouxtant la Gaule et ses gaulois.

Trois plantes très différentes entrent dans le jeu des confusions :

     - notre Epipactis helleborine de la famille des Orchidées,

     - ainsi nommée sans doute pour la ressemblance de son port général et de ses feuilles avec celui qu’on appelait par erreur l’Helleborine alors qu’il s’agissait de Veratrum album, le Vératre blanc,

Veratum album - FUCHS 1543 - comp

Veratrum album (Helleborine) - Le nouvel herbier 1543 - Léonhart FUCHS

     - et le vrai, le seul Helleborus niger ou Hellebore noir.

Helleborus viridis - FUCHS 1543 - comp

Helleborus viridis (assez proche d'Helleborus niger) - Le nouvel herbier 1543 - Léonhart FUCHS

Helleborine (Veratrum) appartient à la famille des Liliacées et n’a rien à voir avec Epipactis l'Orchidacée, encore moins avec Helleborus niger, une Renonculacée. Rien de commun entre Helleborine (Veratrum) et Helleborus niger, si ce n’est que l’une et l’autre auraient été utilisées pour guérir la folie, à moins que ce ne soit aux fins d'empoisonnement ! L’une est citée par Jean de la Fontaine dans la bouche du Lièvre comme suggestion de remède à la déraison de la Tortue, l’autre, ou peut-être bien la même, participe à la composition d’un poison dans "Zadig ou la Destinée" de Voltaire. Dissipons si besoin encore une confusion en précisant que chez Hellebore noir, bien plus connu sous le nom de Rose de Noël, alors que l'on s'attend à ce que les fleurs soient de cette couleur, ce sont les racines qui sont noires ; les fleurs, elles, sont blanc- rosé !

Epipactis helleborine - f2 - comp

Epipactis helleborine, fleur fraîchement ouverte

Allez savoir pourquoi : la botanique actuelle a récemment jugé utile de conserver le qualificatif ambigu d'helleborine accolé au nom d'Epipactis. Le souci de garder trace des erreurs du passé l'emporterait-il sur la précision et la clarté ? Ceci est d'autant plus étonnant que l’illustre Charles DARWIN, à la place du nom Epipactis helleborine préfère employer celui d’Epipactis latifolia dans son ouvrage "On the various contrivances by which British and foreign orchids are fertilised by insects" (Sur les astuces diverses par lesquelles des orchidées britanniques et étrangères sont fertilisées par des insectes) traduit et publié en France en 1870 sous le titre "De la fécondation des orchidées par les insectes, et des bons résultats du croisement". Epipactis latifolia, soit Epipactis à larges feuilles me semble effectivement bien plus clair...  

Eipactis helleborine - i - comp

Epipactis helleborine, fleurs à polliniser - on remarquera nettement entre la tige et la fleur, la base violacée du pédicelle, puis l'ovaire renflée

Epipactis à larges feuilles fleurit de juin à septembre plus tardivement et plus longuement que bon nombre de ses cousines Orchidées. On la rencontre en sous-bois frais, souvent dans les vieilles hêtraies. Arrivée "récemment" et remontant progressivement vers le nord, Epipactis est qualifiée de "genre pionnier" et ses multiples espèces sont d’aspect très variables.  

Epipactis helleborine - f3

Epipactis helleborine, fleur épanouie, prête à polliniser

Alors que notre Epipactis à larges feuilles ne dépasse pas 50 cm et comporte environ 15 fleurs, certaines plus spectaculaires atteignent le mètre de hauteur offrant une inflorescence de 100 fleurs. La variabilité qui concerne également la couleur des fleurs, a déjà bien gâté notre spécimen joliment coloré, mais de taille modeste.

Epipactis hel

Posant comme un véritable modèle pour guide de vocabulaire botanique, elle présente à l’arrière un calice de 3 sépales lancéolés disposés en triangle équilatéral de couleur moins vive, plus vert-beige. Avec cette main ouverte à 3 doigts offrant la fleur, la vocation d’enveloppe protectrice du bourgeon floral de ces 3 sépales est flagrante. Les 3 pétales rose-violacés, également disposés en triangle, s’ouvrent sans pudeur sur la partie mâle de l’appareil reproducteur. 

Epipactis helleborine - f1 - comp

Epipactis helleborine, fleurs plus anciennes et déjà visitées

Parmi ces 3 pétales rose-violacés, le labelle en position basse diffère des deux autres par sa forme, plus encore que chez toutes les Orchidées sauvages. Chez certaines, le "pétale original" en forme de langue étalée plus ou moins découpée, se prolonge à l’arrière du plan de la fleur en éperon nectarifère (ou pas) dirigé vers la tige. Le labelle des Epipactis lui, est très nettement divisé en deux parties :

     - à l’avant, un "épichile" convexe en forme de cœur plus ou moins bourrelé, servant de "piste d’atterrissage" puis de "margelle" aux insectes avides,

     - dans le prolongement de l’épichile, juste au dessous des organes reproducteurs, une sorte de vase, de cuvette concave nommée "hypochile", calice au fond brun luisant offrant le nectar.

Epipactis hel

NB - pour voir très nettement le Rostellum, se reporter aux clichés plus haut, ici, la fleur a été visitée et la glande rostellaire libératrice des masses polliniques a joué son rôle

Au beau milieu des organes reproducteurs mâles réunis en large colonne, on remarquera le Rostellum, "perle" centrale translucide qui, poussée vers le haut et l’arrière par l’insecte gourmand du nectar contenu dans l’hypochile, libère les pollinies situées juste au dessus.

Parvenus là de ces observations, le petit curieux déjà comblé le sera plus encore en découvrant ce que Charles DARWIN, sa puissance d’observation et de raisonnement, ainsi que ses collaborateurs puis ses successeurs ont apporté à la connaissance des mécanismes adaptatifs des Epipactis : "Dans le Devonshire, j'ai trouvé un épi de neuf fleurs épanouies, et toutes les pollinies étaient enlevées à une seule exception près : une mouche, trop faible pour enlever ces petits corps, était demeurée engluée à eux et au stigmate, victime d'une mort misérable. Cette Orchidée n’est pas commune dans nos environs ; cependant, j'ai eu l'heureuse chance d'en voir croître quelques pieds dans une allée couverte de gravier, près de ma maison ; j'ai pu les observer pendant plusieurs années et j'ai ainsi découvert quels insectes les fertilisaient. Quoique des abeilles de ruche et des abeilles sauvages de différentes espèces fussent constamment autour de ces plantes, alors complètement fleuries, je n'en ai jamais vu une, ni aucun insecte Diptère, visiter ces fleurs ; d'autre part, j'ai vu à plusieurs reprises, chaque année, la guêpe commune (Vespa sylvestris) en aspirer le nectar… (alors que ces insectes fréquentent habituellement les matières animales en décomposition)… J'ai vu également les masses polliniques enlevées et transportées à d'autres fleurs sur les têtes des guêpes, et la fécondation ainsi effectuée... Il est très remarquable que le suc mielleux de cet Epipactis n'ait d'attrait pour aucune espèce d'abeille. Si les guêpes venaient à disparaître de quelque district, il en serait de même de l'Epipactis latifolia… " 

IMG_9505 rec ret

 Théâtre des opérations d'attraction-pollinisation (NB - plus de Rostellum, plus de pollen) 

Les guides botaniques actuels, relatant des recherches chimiques plus avancées, complètent encore les observations remarquables de Charles DARWIN publiées en ANGLETERRE en 1862.

Suffisamment d'éléments sont aujourd'hui rassemblés pour mettre en scène ces épisodes de vie dans une pièce singulière que l'on intitulerait "Stratégies adaptatives végétales". Je suggère un découpage en 4 scènes de l’acte "Pollinisation chez les Epipactis", et résumerais l'intrigue ainsi :

     - Scène 1 : L’attirance, ou le piège à guêpe

Epipactis helleborine glisse dans la recette de son nectar un composé volatile imitant les signaux émis par les plantes victimes d'attaques de chenilles. Vespa, une guêpe attirée en quête de nourriture destinée à ses larves voraces, se rapproche de la fleur source olfative, puis atterrit sur l’épichile.

     - Scène 2 : La supercherie et la compensation

Déçue de ne pas trouver de proie, Vespa la guêpe se dit : "Tant qu'à faire, je ne serai pas venue pour rien, boire un petit coup c'est agréable !" et s’abreuve du nectar contenu dans la cupule de l’hypochile.

     - Scène 3 : Mise à profit, ou la pollinisation : essai marqué

Ce faisant, elle pousse le Rostellum d’Epipactis qui s’empresse de donner le signal de largage des pollinies, et Vespa, tout en se délectant de nectar, se retrouve comme encornée des masses polliniques collées au front.

     - Scène 4 : Assurance pollinisation : essai transformé

Pour être plus sûr que la guêpe ne se débarrasse pas du précieux chargement et ne détale pas vexée d'être ainsi trompée et affublée, Epipactis a pris soin d'additionner une substance narcotique au cocktail de son nectar. Vespa shootée pétaratouille de droite et de gauche, mais ne s'éloigne pas, passant de fleur en fleur, pollinisant de plus belle...

Ainsi, grâce à une élaboration stratégique remarquable, cette Orchidée aura accru le taux de fécondation de son espèce.

Très fort Epipactis, n'est-ce pas ?

Epipactis helleborine - i f2 - comp

Au cas où vous souhaiteriez pique-niquer en paix l’été prochain, savourant melon et saucisson sans être importunés par Vespa, étalez donc votre nappe dans un sous-bois ombragé, de préférence une vieille hêtraie, à proximité mais pas trop de la famille Epipactis.

 

© F6

26 septembre 2016

NB : En cliquant sur chaque photo celle-ci s'ouvre bien plus nette dans une nouvelle fenêtre. En bas à gauche, deux flèches permettent de faire défiler toutes les illustrations de la publication.

Je tiens à remercier M’amzelle Jeanne et Marie-Claire qui se sont souvenues, la première du Lièvre et la seconde de Zadig, ainsi que Katia qui m’a mis sur la piste de l'ouvrage étonnant de Charles DARWIN (liens ci-dessous).

Chez M'amzelle Jeanne :

Le blog de M'amzelle Jeanne

J'aime les mots, surtout les plus doux ceux qui sont dits avec le cœur. J'aime écrire.. j'aime lire.. j'aime les arts en général et celui qui est culinaire en particulier !

http://endirectdechezmoi.over-blog.com

Chez Katia : 

Extrait "Epipactis latifolia" - Charles DARWIN - 1870 :

Pour revoir Epipactis helleborine dans un joli cadre de promenade Suisse :

Bisse et haut - En balade, né au vent

"... Les suisses sont experts en randonnées, sportive, touristique, itinérante, dominicale, familiale, adaptée... certes, grâce à la densité d'un réseau de sentiers aménagés et entretenus, mais aussi à la faveur de leur desserte 7j/7j par divers modes de transports en commun, car postal, trains, bateaux..."

http://f6mig.canalblog.com