"Il y a 60 coups qui ont sonné à l'horloge

Je suis encore à ma fenêtre, je regarde, et je m'interroge ?

Maintenant je sais, je sais, je sais qu'on ne sait jamais..."

Jean Lou DABADIE par la voix de Jean GABIN fixe à 60 ans l'âge d'une forme de sagesse un peu triste, comme une résignation acquise au cours des leçons et des revers de la vie.

Toujours "spécialiste de rien, mais curieux de tout", je sais aussi ne pas savoir, depuis belle lurette, et surtout, apprendre encore avec bonheur et jubilation...

Dactylorhiza fuschii - comp

Peut-on parler d'une mode des orchidées ?

Sans doute, mais celle-ci a débuté auprès de collectionneurs, puis elle a gagné  les vitrines des fleuristes pour se répandre aujourd'hui jusque dans les rayons des grandes surfaces. Il s'agit là de multiplications, d'hybridations, de création par des professionnels de "cultivars" qui fleurissent et refleurissent généreusement contre bons soins, égayant nos intérieurs. La famille des ORCHIDACEES compte entre 25 000 et 30 000 espèces réparties dans 850 à 900 genres, dont la grande majorité sont tropicales et menacées.

Ophrys araneola - petite araignée - comp

Tropicales, mais pas seulement, et loin s'en faut ! Quand la peu abondante petite Orchis grenouille que vous ne manquerez pas d'admirer plus bas est largement distribuée depuis les Etats-Unis et le Canada, jusqu'au Japon en passant par le Caucase et la Sibérie, la Listère ovale s'offre l'Asie et l'Himalaya...  Quant à notre sol hexagonal, il accueille entre 150 et 160 espèces à l'état sauvage. C'est donc bien de celles-ci dont il s'agit ici : celles que l'on rencontre au bord du sentier ou de la route, dans les sous-bois ou les fossés, rares et isolées ou bien en petits groupes.

Orchis mascula - comp

Dans les années 70 en montagne, mon père pourtant assez bon connaisseur en matière de botanique, avait présenté aux siens une Orchidée qu'il nommait vanillée, peut-être bien une Nigritelle. Connaissait-il alors la richesse des 159 autres espèces ? Peu importe, la petite graine de curiosité était semée.

Ophrys insectifera - mouche - comp

Régulièrement entretenue à minima "tiens, ce ne serait-pas une orchidée ça ?", ce n'est que près de 25 ans plus tard que cette petite graine de curiosité est sortie de terre à la faveur de centaines de kilomètres de bicyclette en compagnie de Gilbert, connaisseur autodidacte et pédagogue. Sortie de terre en un bouquet de quelques espèces qui va s'étoffant de balade en séjour, de saison en saison. Aujourd'hui, toujours uniquement curieux plutôt que chasseur, collectionneur, et pas du tout "spécialiste", je pense disposer de 25 espèces d'Orchidées sauvages identifiées avec certitude dans mon modeste "coffre à bijoux naturels". C'est dire qu'il reste encore de belles rencontres à faire, d'autant que les orchidées ne sont bien évidemment pas les seules dignes d'intérêt. La curiosité est une disposition agile, rebondissante, libre et aventureuse...

Orchis provincialis - comp

"L'instinct" familiarisé depuis quelques années avec le port général de la famille, il ne m'arrive plus de me ruer sur la Mélitte, le Sainfoin, le Muscari ou la Jacinthe des bois, un Bugle ou bien un Lamier avec l'espoir de rencontrer une nouvelle Orchidée. Elles ne sont juste que nouvelles petites curiosités à suivre.

Himantoglossum hircinum - comp

 

ORCHIDEE ou pas ?

Quelques constantes partagées qui caractérisent le "port global", la silhouette : 

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Extrait de "Orchidées sauvages - guide carnet de terrain" - éditions Glénat avril 2015 

     - feuilles simples (sans folioles) aux bords ni découpés ni dentelés, de formes lancéolées à ovales, parfois tachetées de brun ou de violacé, sans pétioles, aux bases engainant la tige, rarement réduites à de simples écailles ou manchons,

     - tiges simples dressées, non ramifiées, portant à la fois les feuilles et l'inflorescence,

     - inflorescences en grappes ou en épis, attachées au sommet de la tige, 

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Extrait de "Orchidées sauvages - guide carnet de terrain" - éditions Glénat avril 2015 

     - fleurs symétriques selon un axe "vertical" et longitudinal, avec un pétale central le plus généralement en position basse nommé labelle toujours très différent des autres pétales et sépales. Ce labelle "pend" comme une "langue" et se distingue fréquemment par une forme, une couleur, des taches, des pilosités "extravagantes". Labelle extravagant certes, mais construit "intentionnellement" au poil près !

Ophrys fuciflora - bourdon - comp

Sensibles et très liées à leur environnement, les orchidées sont fragiles. Leurs graines minuscules et sans réserves, doivent impérativement rencontrer des champignons particuliers qui apporteront les éléments nutritifs nécessaires à leur germination, eux-mêmes empruntés à d'autres végétaux. Quelques-unes (Limodore , Néottie nid d'oiseau), incapables de photosynthèse donc quasiment dépourvues de coloration verte, sont complètement dépendantes de champignons et de racines d'arbres voisins.

Ophrys lutea - jaune - comp

Jeune adolescent, j'avais retenu des indications paternelles que les Orchidées couvraient une palette de couleurs allant du pourpre au rose pâle en passant par le rose tyrien et qu'elles fleurissaient à l'extrémité d'une tige..., un peu comme la Jacinthe traditionnelle sortie de l'ombre du placard embaumant l'appartement au milieu de l'hiver. Cette "connaissance" des orchidées m'avait suffi et satisfait quelques années. Mis à part l'odeur, ce n'était pas tout à fait faux mais tout de même très réducteur..., en attestent les clichés illustrant cet article !

Orchis antropophora - comp

Après le constat que la palette de couleurs est plus large, l'attention est attirée par la diversité d'aspect des labelles, puis viennent des interrogations portant sur la terminologie : celles qu'on nomme Ophrys, sont-elles des Orchidées, et si oui pourquoi, ne les appelle-t-on pas Orchis... ?

 

OPHRYS, ORCHIS... ?

La grande famille des orchidées comporte entre 25 et 30 000 espèces dont 160 environ sont présentes sur notre sol. Cette grande famille est divisée en 6 sous-familles dont trois seulement sont représentées dans nos contrées :

     - les Cypripedioideae avec le seul célèbre "Sabot de vénus" (que vous ne verrez pas ici, enfin..., pas aujourd'hui),

     - les Epidandroideae (dont vous ne verrez ici que les seules Limodorum et Neottia),

     - les Orchidoideae (les plus fréquemment rencontrées et photographiées jusqu'à présent).

Coeloglossum viridis - comp

Au sein de la sous-famille des Orchidoideae, il faut descendre d'un échelon dans la taxonomie pour accéder à celui des genres et trouver enfin, aux côtés d'une vingtaine d'autres, celui des Orchis et celui des Ophrys. Voici donc unies chez les Orchidoideae, Orchis ("testicule") et Ophrys ("serpent") en raison de :

     - leur labelle différencié des autres pétales,

     - des parties sexuées soudées en une colonne,

     - un ovaire infère situé "sous la fleur", "entre fleur et tige", ayant subit une torsion de 180° flagrante sur certains clichés (voir liaisons fleur-tige torsadées) destinée à placer le labelle en position inférieure comme un terrain d'atterrissage pour insectes.

Ces précisions unissant Orchis et Ophrys ne permettent pas de les différencier. Pour cela, dans un premier temps, les clichés seront plus explicites.

Voici donc les 6 Ophrys de "ma collection" (avec tout de même une incertitude d'indentification). 

Tableau 6 Ophrys - comp

Puis un premier tableau de 6 Orchis (du genre Orchis).

D'une manière quasi générale, les fleurs des Oprhys sont plus isolées, l'une au dessus de l'autre, alors que les fleurs des Orchis sont nettement plus nombreuses, groupées et proches les unes des autres.

Tableau 6 orchis - comp

A ce stade de la découverte de la famille des orchidées, il est utile de savoir que pour assurer leur descendance et produire des graines, la plupart d'entre elles utilisent la reproduction sexuée-croisée. Le pollen d'une fleur doit être collecté puis transporté sur le stigmate d'une fleur d'un individu différent de la même espèce. Afin d'attirer des insectes collecteurs-transporteurs, les orchidées utilisent selon leur genre, 3 leurres différents :

     - un leurre refuge en offrant des cavités pour la ponte ou le repos de certaines abeilles. (genre Serapias pas encore photographié),

     - un leurre nutritif en imitant par sa forme, sa couleur, et son odeur, la fleur réellement nourricière d'une autre famille. Le labelle fait office de "terrain d'atterrissage", puis des signaux colorés (les macules et tiretés du labelle) conduisent bien l'insecte à un calice (l'éperon), mais "la garce d'Orchidée", ne délivrera rien. Rien de nourricier tout du moins, et l'insecte ne repartira qu'avec le pollen de "la belle enjôleuse" collé au corps ! (ce leurre concerne principalement le genre Orchis),

     - un leurre sexuel en simulant l'apparence, la pilosité, et le "parfum" de la femelle d'un insecte précis. Le mâle insecte leurré aux sens tout excités, s'accouplera certes, toutefois pas avec une femelle insecte adorée, mais avec une fleur "intelligente et trompeuse". Puis il repartira chargé de pollen, les sens encore en émoi... vers une autre aguicheuse ! (ce leurre concerne principalement le genre Ophrys).

How Bee Orchids Drive Male Bees Crazy

Chaine éducative américaine - partenariat public-privé Smithsonian institution

Voilà pourquoi les petites Ophrys malicieuses ont toutes une ressemblance certaine avec l'abdomen d'insectes. Ceci étant établi, force est de constater que souvent le nom de l'Ophrys ne correspond pas précisément à celui de l'insecte leurré. Les mâles bécasses ne tombent pas dans le panneau !

1 famille, 6 sous familles (dont 3 présentes en France), Ophrys et Orchis deux genres distincts parmi 850 à 900 autres, nous sommes là où l'identification,la taxonomie en botanique s'emmêlerait, là où les choses se compliqueraient !

Voici 6 Orchidées qui, bien que nommées Orchis, appartiennent à d'autres genres !

Il s'agit des genres Dactylorhiza ("rhizome en forme de doigts") et Anacamptis ("recourbé en arrière") aux nombreuses espèces capables d'hybridation source de difficultés d'identification.   

Tableau 4 dactyloriza 2 anacamptis - comp

Voici encore 4 Orchidées qui, bien que nommées elles aussi Orchis, appartiennent à d'autres genres beaucoup moins représentés !

Il s'agit des genres Himantoglossum ("langue lanière") et Coeloglossum ("langue creuse"), Neottinea (du nom du botaniste sicilien Tinéo) et Platanthera ("anthère élargi").

Tableau 4 autres genres - comp

Enfin, pour compléter l'inventaire de mes 25 espèces d'Orchidées, voici les derniers genres Limodorum ("pâturage don"), et Neottia ("nid d'oiseau") qui ne prêteraient pas à confusion avec le genre Orchis.

Tableau 2 autres genres - comp

 

Quelques singularités, interprétations...

Faisant penser à un poupon, ou bien un insecte, ou encore une poupée de chiffon élégante mais tout de même un peu "diabolique", la tête encadrée de deux cornes surmontée d'un casque en forme de canard, tendant des bras courts, potelés et velus vers un admirateur de passage... "Sortez-moi d'ici, adoptez-moi, je suis petite, je suis gentille et j'ai si faim"... Probablement l'une des silhouettes d'Orchidée la plus étonnante.

Ophrys scolopax - bécasse - comp

Drôle d'escouade hilare, bizarre légion colorée, 1er régiment pyramidal autogéré... "La fleur au fusil" et tous bien casqués, nous partons défiler au carnaval jovial de la concorde et de la gaieté.

Orchis militaris - comp

Pour peu que nous nous joignions au cortège des "militaires", turlututu chapeaux pointus, torses velus, la fête sera complète dans les rues de la ville en délire.

Orchis simia - comp

Petit grain de bonheur, de mai à juillet, je fête toutes les mères dans les prairies. Généreuse et facile à vivre, je prête mes traits à mes copines.

Dactylorhyza maculata - comp

Répandue, mais très discrète, noyée et camouflée dans les hautes herbes, je n'exhibe pas des atours tape-à-l'œil de couleurs vives et de formes extravagantes comme mes cousines "Orchis voyantes". Mais moi, je ne suis pas une menteuse ! Rare Orchis nectarifère, généreuse j'offre sans barguigner aux insectes pollinisateurs, le liquide nourricier que je laisse suinter le long de mon labelle bifide.

Neottia ovata - comp

Une variété d’Iris aux pétales allongés et pointus, une libellule apprentie tombée dans un pot de peinture, une coiffe de "Blubell girl" du Lido, de la moisissure de guimauve, une fleur d’asperge violette, l'arrière du justaucorps de la reine du Carnaval de Rio, une langue de belle-mère… ?

Limodorum abortivum - comp

Je me parfume la nuit afin d'attirer des papillons de nuit ayant la trompe suffisamment longue pour pénétrer dans mes éperons démesurés et effilés, situés dans le prolongement à l'arrière de mon long labelle et dont l'entrée est "gardée" par les pollinies ("bourses" à pollen).

Platanthera bifolia - comp

Et pour le lecteur petit futé qui fera remarquer que F6 dit 25 mais n'en montre que 24, voici la 25ème : c'est la soeur jumelle, mais de couleur pourpre, de Dactylorhiza sambucina, ou Orchis sureau ! Sur une haute chaume du Mont Lozère, j'aimerais bien un jour rencontrer bras dessus-bras dessous Sambucina jaune et Sambucina pourpre...

Dactylorhiza sambucina v - comp

Les botanistes disposent d'un vocabulaire immensément riche, complexe, d'une précision redoutable souvent "hermétique" tant il est marqué par l'histoire, l'héritage, une évolution des connaissances âgés de plus de 2000 ans et toujours en perpétuel renouvellement. Eux aussi savent fort bien qu'ils ne savent pas, que leurs connaissances et leurs classements d'aujourd'hui évoluent et ne seront pas celles et ceux de demain. Ces évolutions laissent quelques belles petites plantes innocentes dans l'angoisse existentielle de l'incertitude identitaire, ou plutôt les curieux que nous sommes dans un embarras et une perplexité toutes relatives : Orchis de Fuchs est-elle Dactylorhiza maculata, ou bien un genre à part entière ? L'Orchis grenouille, seule espèce du genre Coeloglossum sera-t-elle officiellement intégrée un jour au genre Dactylorhiza... ?

Je compte bien faire en sorte  que de prochains épisodes ici aient d'abord à coeur de raconter quelques nouvelles rencontres, plutôt que de faire état des évolutions taxonomiques... à moins que... mais juste pour sourire encore un peu ! (prochain article : "Couillons et Satyres") 

 

© F6

13 juillet 2016

 

NB : Les 25 belles et les planches sont à retrouver dans un album (voir lien à droite) - d'autre part, en cliquant sur chaque photo celle-ci s'ouvre bien plus nette dans une nouvelle fenêtre, c'est plus chouette à contempler. En bas à gauche deux flèches permettent de faire défiler toutes les illustrations de la publication.