Hélène pédale au long cours, devant, à côté ou derrière Paul, mais pas l'hiver, pas en semaine... sauf en voyage bien entendu. C'est Paulo qui garde la carte routière et l'appareil photo ; Hélène, le chocolat et les abricots.

Stoppée net devant un paysage de rêve, une porte de grange pluri-centenaire, des rideaux de fenêtre crochetés maison, ou une plaque de rue au nom pittoresque... on l'entend s'exclamer :

- Paulo, la photo !

Un jour, alors que je passais débaucher son époux pour petite virée de fin d'hiver, Hélène me dit :

- Je sais pas c'qu'il y cherche Paulo à Aluze, il y va même des fois en semaine, tout seul. Il doit avoir une bonne-amie là-haut !

Pour une Hélène qui pose clairement la question, quelques dizaines d'épouses doivent bien se demander ce que leur conjoint trouve à Aluze !

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Monter Aluze, c'est un truc qui compte chez nous autres cyclos du sud de la Côte d'Or et probablement chez nos voisins Chalonnais. Pas vraiment juge de paix, ni mètre étalon, ou alors juste un peu des deux. Mais, que Ventoux, Grand-Ballon, Aigoual, Grand-Colombier et consorts soient rassurés, pas de concurrence à l'horizon, pas d'As, de Cinglés, de Fêlés en prévision. Humbles et modestes nous resterons avec notre petit village discret, "perché" entre la vallée de la Dheune et le canal du Centre, après les blancs de Rully et avant les rouges de Mercurey.

Au club, on ne monte pas "à Aluze", on "monte Aluze", comme St Romain, Bessey, Chaux, Les Groseilles, Bouze, Bouilland, La Goulotte, Bel Air, La Rochepot, Blagny... Ce qui importe c'est la route et le sommet, pas le village. Qu'Aluze et ses habitants nous pardonnent de ne pas leur accorder aujourd’hui d'autre intérêt que leur ascension modeste !

La bosse n'est pas bien longue : au plus 11 km depuis Chagny en pente douce avec deux ou trois paliers, 7,5 km depuis Rully plus pentus, 5 km depuis St Gilles plus raides encore. Arriver par St Léger sur Dheune ou Mercurey est moins bucolique. Autrefois avant les autoroutes, la départementale était nationale reliant Chalon sur Saône et Autun. Il en reste encore une fréquentation automobile plus "agressive" envers les cyclos.

Monter Aluze est donc l'objectif d'une petite demi-journée de début de saison, il suffit d'un rayon de soleil, même pauvre, de quelques heures, et d'une température tout juste positive. Parmi nous il doit bien s'en trouver qui comptent le nombre de leurs ascensions année après année. Sûr que ceux-là chronomètrent aussi chaque montée, étalonnant leur retour de forme minute par minute gagnée. Tel Rocky Balboa alias Sylvester Stallone qui pour retrouver la vélocité court après une poule, nous autres cyclos du sud de la Côte d’Or grimpons Aluze en cachette des copains.

Henri arrive au rendez-vous de la sortie.

Poignées de main, Raymond demande :

- Alors t'as déjà des kilomètres cette année ?

- Tu parles j'ai rien fait à part du gras, entre saumon, huîtres, escargots, dinde et galette, le vélo est resté pendu.

Puis l'air de rien, pas trop fort au cas où ça s'entende, comme se remémorant le péché d'une autre gourmandise... et puis… des fois qu'on l'aurait vu :

- Ah si..., j'ai monté Aluze hier...

A chaque ascension le peloton s'observe par dessus ou par dessous l'épaule, juste pour voir l'état des copains, et, en douce, surveiller celui qui pourrait démarrer pour faire le fier et énerver le groupe. Quelquefois un capitaine implicite presque unanimement reconnu, sentant l'échauffourée arriver, tente de faire passer le mot gentiment, désespère, et finit pas crier :

- Assis ! On part ensemble, on monte ensemble, on arrive ensemble, nom de ... !

Mais toujours, ça finit par décrocher par le haut où l'Henri caracole, tandis que par le bas on se demande bien s'il ne va pas falloir pousser le Raymond.

Quand Raymond arrive au sommet, l'Henri l'air de rien regarde sa montre du coin de l'œil, non pas qu'il soit pressé de rentrer, encore que..., mais plutôt pour quantifier sa fière avance au dérisoire tableau d'honneur des cyclos costauds. Ainsi reconnaît-on qui aura monté Aluze plus de fois, plus tôt et bien sûr... en cachette des copains.

Un jour, le grand Jacques ancien coureur coutumier du secteur, tout en montant m'a dit à l'oreille :

- Te fatigue pas à vouloir rattraper l'Henri maintenant, tu restes abrité 3 ou 4 gars derrière, t'attends de passer le noyer là-haut à gauche, et là..., tu démarres !

Ça a marché, coiffés, déposés, enrhumés !

Parfois, quand la saison est un peu plus avancée et les copains affûtés, on oublie, alors qu'on monte Aluze, que la bosse n'est que le petit déjeuner d'une longue journée. Passé Aluze, le plat principal sera Mont St Vincent ou Uchon. On l'oublie..., sauf au retour :

- Faut encore s'taper Aluze !

Mais bon..., puisque "ça sent l'écurie", le dessert ne restera pas tant que ça sur l'estomac.

Plus tard, bien au delà d'une fin de saison raisonnable et comme une discrète revanche, Raymond va seul monter Aluze à la faveur d'un bel après midi de novembre. Au sommet, remontant la fermeture de son blouson, Raymond n'en revient pas de regarder sa montre. Et c'est sans doute à imaginer l'Henri, poussant déjà le chariot dans les allées du supermarché faisant provision de foie gras et de cadeaux de noël qu'il sourit, juste avant de repartir dans la descente..., l'air de rien ! 

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Paulo et moi montons tranquillement côte à côte. Ce jour de fin d’hiver, un soleil encore timide et pas très courageux ne nous réchauffe qu’un côté, celui que le sens de la route lui expose. En montant Aluze l’après-midi, on ne réchauffe qu’à droite, et encore, même pas dans les passages sombres. Pas grave, c’est déjà ça de lumière et de chaleur emmagasinées avant le printemps plus généreux. Les conversations roulent bon train de souvenirs d’itinérance de l’année passée, en projets de voyage de cette nouvelle année :

- On l’avait monté le Ventoux cette année là ?...

- Tu te souviens de Marie-Jo découvrant la mer pour la première fois à Cassis !...

- Le Cap Nord, vous prévoyez combien de semaines ?...

- Et vous partirez de chez vous ou vous avancerez de quelques centaines de kilomètres ?.

Dans la vallée qui mène à Aluze, ruisseaux et fossés dégorgeant d’eau chantent sur notre passage. Encore un peu et la vieille baignoire abreuvoir va se retrouver à flot, prenant le large en direction de Chagny.

Paulo l’a, l’appareil photo. Paulo la prend, la photo, pas loin de la baignoire dans le pré en bordure de route. Paulo la rapporte triomphant, la photo.

- Hélène, nous te présentons la copine d’Aluze :

Belle blonde aux longues tresses, de grands yeux au regard profond souligné de longs cils, une seyante robe terre de Sienne un peu tachée de boue, d’élégants sabots aux pieds, 6 à 700 kilogrammes comptant les cyclos aux portes d’Aluze ; voici Justine, la copine de Paulo !

(Justine, c’est un cheval de trait comtois, un « Trait de Maîche » je crois).

 

 

© F6

mai 2015

 

Les plus anciens lecteurs assidus d'ici reconnaitront cet article. Quelque peu réorganisé, il a reçu l'accueil favorable de la revue "Cyclotourisme". Paru dans le numéro de mai 2015 tout juste sorti de ma boîte aux lettres, il est librement illustré par "Jack", qui, probablement sans connaître, a restitué à peu près fidèlement le profil de la bosse et la silhouette du village d’ALUZE.

La revue "Cyclotourisme" est rédigée, illustrée, conçue, mise en page par des bénévoles de la Fédération Française de Cyclotoursme (FFCT). La publicité agressive en moins, le vécu et l'authenticité en plus, balades, voyages, matériel, convivialité sont chaque mois au sommaire de notre revue de qualité.

Merci à la FFCT, à Cyclotourisme, à Michel, à Jack, au comité et à l'équipe de rédaction, à l'équipe du siège de la FFCT, 

     - non seulement pour avoir pensé que cette succession de clins d'œil pouvait intéresser les lecteurs,

     - mais surtout pour la durabilité d'une ligne éditoriale de qualité offerte à qui veut, sous une si jolie forme traditionnelle de papier imprimé. 

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Pour Nicole (Aln03) qui voudrait revoir Justine la belle blonde...

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