Histoire... de légende.

De passage sur mon ancien blog, Véronique m'interroge : Où est passé le coquin de petit Toupidek, j'aurais bien aimé le retrouver ?

Non, non, rassurez-vous, il n'a pas encore été découvert et condamné au triste sort du Toupidek errant sur les glaces flottantes, sans jamais pouvoir retourner ni parmi son peuple ni parmi les hommes. C'est juste que je me demande si ce ne serait pas lui, petit Toupidek farceur qui aurait désorganisé "overblog". De plus, comme je souhaite petit à petit fermer cet espace, les 5 épisodes ont été supprimés. Je n'avais pas l'intention de publier à nouveau ici, question de "ligne éditoriale", mais après tout, ici, dans la catégorie "histoire de...", notre Toupidek trouvera bien une petite place.

Je lui ai fait promettre de ne pas arrêter d'être coquin, mais sans pour autant mettre le bazar chez "canalblog", ni ailleurs sur la toile.

Voici donc aujourd'hui "Le Toupidek" à nouveau publié, mais en une seule parution, et sans mes "notes de bas de page" perdues !

Encore quelques mots : le conte est arrivé un beau jour de 1946 dans les pages de la revue V.E.N. (Vers l'Education Nouvelle), organe de presse d'un mouvement d'éducation populaire laïque né en 1936 oeuvrant dans les domaines des Centres de Vacances, de la culture, de la psychiatrie. Les C.E.M.E.A. (Centres d'Entrainement aux Méthodes d'Education Actives) sont toujours là 77 ans plus tard...

Place au conte (fichier .pdf texte proposé en téléchargement en bas de page).

F6 - janvier 2014

 

LE TOUPIDEK (conte esquimau)

 

VOUS n'avez jamais vu de toupidek ? Moi non  plus ; mais j'ai bien souvent entendu parler d'eux. Je parie que vous ne savez même pas ce que sont des toupideks ? Non ? Eh bien ! Écoutez mon histoire, et vous ferez connaissance avec eux.

Ce sont de petits êtres qui ressemblent beaucoup à des lutins. Seulement, ils n'habitent pas nos pays. Les toupideks ne fréquentent que les régions de l'extrême Nord ; ils vivent parmi les glaces et les icebergs dans un pays qui s'appelle le Groenland. Mais oui ! Le Groenland, le pays des Esquimaux. Mais les toupideks ne vivent même pas avec les Esquimaux. Leur domaine, ce sont les glaces de la banquise ; leurs repai­res, des grottes creusées dans les glaciers. Mais ils les quittent souvent pour accomplir leurs missions. 

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Car les toupideks sont au service de sorciers, et ces sorciers les envoient chez les Esqui­maux, comme le Roi des lutins envoie ceux-ci parmi les hommes de nos régions. Naturellement, il y a de méchants toupideks et de gentils toupideks ; il y a même beaucoup plus de sortes que cela : il y a les toupideks tristes, les toupideks farceurs, les toupideks jaloux, les toupideks guérisseurs ; il y a les toupideks pour la chasse au phoque, ceux pour la pêche et ceux pour les courses en traîneau. 

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Chaque toupidek a son genre de fonction bien déterminé : quand le sorcier veut punir un Esquimau qui lui a désobéi, il lui envoie le toupidek de la chasse à la baleine par exemple ; celui-ci se change en harpon (car les toupideks peuvent être transformés par les sorciers en n'importe quoi), et toutes les fois que l'Esquimau le lance, il dévie exprès et manque le but. Ou bien le sorcier veut récompenser un chien de traîneau qui a bien couru. Il envoie un toupidek qui, changé en fouet, évite à chaque coup de frapper ce chien-là.

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C'est très pratique, très pratique pour les sorciers surtout. Mais les Esquimaux, en général, redoutent plus les toupideks qu'ils ne les aiment : ils ont trop souvent à sup­porter leur malice ! Pourtant, ils ont un moyen de défense : si un Esquimau arrive à s'apercevoir qu'un objet, une lanière par exemple, est en réalité un toupidek trans­formé, il n'a qu'à dire très vite et sans hésiter les paroles magiques suivantes :

« Toupidek lanière de cuir, lanière de cuir toupidek Si tu es un toupidek, cesse d'être un toupidek, Retourne au pays des toupideks ! » et le toupidek ne peut plus rien faire et doit retourner à la grotte du sorcier.

Naturellement, il peut recommencer sous une autre forme. Il n'y a qu'une exception : quand un toupidek s'est transformé en être humain, s'il est reconnu il ne peut plus rede­venir un toupidek ordinaire, il ne peut plus retourner chez son sorcier : il devient un toupidek errant, c'est-à-dire qu'il est condamné à errer sur les glaces flottantes, sans retourner ni parmi son peuple ni parmi les hommes.

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Vous comprenez qu'avec cette menace les toupideks hésitent : ils se changent en lampes, en avirons, en chiens même ou en phoques, mais jamais en hommes ; c'est trop risqué.

C'est cependant ce que risqua un jour un petit toupidek...

C'était un très gentil toupidek ; il appartenait à la catégorie des toupideks farceurs, et passait son temps à faire de joyeuses niches aux Esquimaux de ses parages. Par exem­ple, il se changeait en capuchon et tombait toujours sur le nez de son propriétaire ! Ou bien il devenait une cuillère, et chaque fois que le pauvre Esquimau approchait une cuillerée de sa bouche, la cuillère reculait ! Et tout le monde de rire !

Un jour, le sorcier trouva pourtant que son petit toupidek avait l'air soucieux.

—  Mais qu'as-tu ?  demanda-t-il. Et le toupidek répondit :

—  Grand sorcier, je veux vivre parmi les hommes.

Le sorcier fut éberlué : jamais, au grand jamais, un toupidek n'avait manifesté le désir de vivre parmi les hommes !

Mais le petit toupidek se fit très implorant :

—  Grand sorcier, vous avez beaucoup de toupideks à votre service, vous pouvez vous passer de moi. Je vous en prie, permettez-moi d'aller vivre parmi les hommes.

Le sorcier essaya de le raisonner :

—  Mais tu sais bien qu'avec les paroles magiques, les hommes te renverront chaque fois.

Mais le petit toupidek avait pensé à tout :

—  Grand sorcier, je n'ai pas l'intention de continuer à faire le toupidek. Je ne ferai plus de farces. Je veux me changer en un objet et rester cet objet bien sagement. Tout ce que je désire, c'est de vivre parmi les hommes.

Alors le sorcier n'insista plus.

—  En quoi veux-tu être changé ? soupira-t-il.

—  En une cuillère de bois.

Le toupidek avait choisi cela parce que la cuillère de bois reste toujours pendue à côté du feu, toujours au milieu des gens, parce qu'on se sert constamment d'elle, et qu'elle partage vraiment la vie de la famille.

—  Soit, dit le sorcier.

Et il le changea en une belle et grande cuillère de bois qui, l'instant d'après, était dans la main de la mère de famille et tournait un odorant bouillon de foie de morue, le régal des Esquimaux.

Pendant le souper, tout alla bien : le toupidek, changé en cuillère de bois, prit sa tâche à cœur et servit le bouillon très convenablement.

Mais, à la fin du repas, les choses se gâtèrent. (Déjà !). 

Comme la femme l'avait posé appuyé au bord du chaudron, il ne put résister au plaisir d une bonne farce et se laissa glisser tout doucement dans le liquide. La femme le repêcha. Une minute après, il baignait encore dans la soupe. La femme dit : « Oh ! cette cuillère de bois ! » et la repêcha encore. Dès qu'elle eut tourné le dos, plouf ! la cuillère fut encore dans le chaudron. Alors, cette fois, la femme la regarda attentivement ; puis elle commença tout doucement à murmurer :

« Toupidek cuillère de bois, cuillère de bois toupidek Si tu es un toupidek, cesse d'être un toupidek, Retourne au pays des toupideks ! »

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Quand le sorcier vit revenir son toupidek, il devina ce qui s'était passé.

—  Alors, tu reviens ?

Le petit toupidek était bien un peu confus, mais il reprit vite son assurance :

—  Je veux encore essayer, dit-il. Demain, j'y retournerai. Et cette fois je me changerai en chien de traîneau ; là je vivrai avec les autres chiens ; je coucherai dans l'igloo quand il fera trop froid, les enfants joueront avec moi, j'e ferai de longs voyages avec mon maître, et je n'aurai pas du tout envie de faire des farces.

Mais le sorcier hocha la tête...

Le lendemain, pourtant, un sémillant jeune chien prenait place dans un attelage esquimau.

L'attelage filait depuis un moment quand le chien-toupidek commença à examiner sa situation de bête de tête. Il s'aperçut qu'elle offrait maintes possibilités. D'abord au heu de suivre les autres, docilement, on pouvait faire ce qu'on voulait : ralentir, ou accélérer, et même un peu zigzaguer. Et il essaya juste un coup pour voir. Derrière lui, la file des chiens, tout entière, oscilla, et le traîneau fit une splendide embardée. Du coin de l'œil, le chien de tête vit son maître perdre l'équilibre et se rattraper tant bien que mal au montant du traîneau. Son âme de toupidek jubila. Quelle bonne farce !

Enfin, on arriva à se remettre en route. Le chien de tête tirait gaillardement, mais son maître ne se doutait guère de ce qui se tramait dans sa malicieuse cervelle. Tout à coup, un choc : le chien-toupidek s'était arrêté. Ah ! mes amis ! quelle salade. Les autres chiens entrèrent les uns dans les autres, se bousculèrent, roulèrent dans la neige, et le traîneau, emporté par son élan, leur arriva dessus et naturellement se ren­versa. Et le chien de tête un peu à l'écart, langue pendante et queue joyeusement en panache regardait le spectacle...

Alors... alors... le maître eut un soupçon ; il se releva et encore couvert de neige il mar­cha vers l'endroit où aurait dû être la tête de l'attelage, et... 

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« Toupidek chien de traîneau, chien de traîneau toupidek, Si tu es un toupidek,  cesse  d'être un toupidek, Retourne  au  pays  des  toupideks ! »

Le sorcier fut ravi de voir revenir son toupidek qu'il croyait à jamais perdu pour lui.

—  Cette fois, c'est bien fini, je pense !                                               

Et le toupidek baissa tristement la tête. Pendant plusieurs jours, il erra mélancoliquement dans la grotte, refusant de sortir, refusant d'aller faire des farces, et soupirant à fendre l'âme. 

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Si bien que ce fut le sorcier lui-même qui lui proposa un soir :

—  Tu es malheureux, n'est-ce pas ? Eh bien ! retourne parmi les hommes puisque tu y tiens tant. Essaie encore une fois.

Le toupidek fit un bon de joie !

—  Oh ! merci, grand sorcier, merci. Vite, vite, changez-moi !

—  Et en quoi veux-tu que je te change ?

Alors le toupidek se fit grave :

—  Changez-moi en petit garçon esquimau.

—  En petit garçon ? En être humain ?

—  Oui. 

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Le sorcier, lentement, se détourna. Il savait que son toupidek ne résisterait jamais au désir de faire des farces. Il savait qu'il serait reconnu, et que cette fois il serait condamné au sort des toupideks errants. Le petit toupidek se mit devant lui :

—  Changez-moi en petit garçon. Je veux vivre parmi les hommes. Je serai sage. C'est facile d'être un petit garçon sage.

Et quelques instants plus tard, dans l'igloo des Esquimaux, au milieu des nombreux enfants, il y en avait un de plus, un petit Esquimau brun et vif, aux yeux pétillants.

Un petit Esquimau aux yeux pétillants qui, pendant les semaines qui suivirent, fut un modèle de sagesse. Il était docile, actif, aimable et chacun l'adorait. On ne s'était pas étonné de sa présence : il y avait tant d'enfants, on l'avait pris pour un fils d'une famille voisine, ou pour un petit abandonné, et on l'avait simplement adopté. 

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Il devint bientôt le préféré, de la mère surtout qui le suivait d'un regard aimant, et souvent mélancolique... Il était parfaitement heureux. Il avait oublié son goût pour les farces et ne faisait même pas les innocentes blagues naturelles aux petits garçons.

Puis un jour, presque sans avoir eu le temps d'y penser, comme un des grands garçons, qui le taquinait souvent, allait s'asseoir sur un banc, il donna une légère poussée à l'escabeau, et le garçon tomba lourdement par terre. 

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On éclata de rire ! Mais d'un bond la victime fut relevée, et...

—  Toupidek...

Le sang du petit garçon se glaça. Mais le jeune homme continuait :

« Toupidek   banc-escabeau,   banc-escabeau   toupidek, Si tu es un toupidek... »

Naturellement, il ne se passa rien, et le petit garçon se sentit sauvé. Seulement l'inci­dent lui avait montré qu'il pouvait impunément s'en donner à cœur joie. Jamais on ne l'accuserait. 

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Et, à partir de ce jour, ce fut une frénésie. Il restait docile et gentil, mais il devint infernal ! Les farces se succédaient. L'igloo retentissait d'éclats de rire. Et de tous les côtés on entendait :

—  Toupidek lame de couteau...

—  Toupidek morceau de pain...

—  Toupidek veste de laine... Mais les farces ne cessaient pas. 

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Un jour, cependant, l'igloo était calme. Le petit garçon était resté seul avec la mère. Celle-ci nettoyait des poissons. Et voilà qu'une tête qu'elle avait coupée et soigneusement mise de côté se retrouva sous sa hachette. Elle la rejeta. L'instant d'après la tête était de nouveau devant elle, avec ses yeux morts qui semblaient la narguer. 

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Agacée, la femme la lança dans le feu, et ce faisant elle vit le petit garçon de l'autre côté de la table.

Elle dit seulement : « Oh ! » Puis très vite elle commença :

—  Toupidek...

Les yeux de l'enfant étaient attachés sur elle. Leurs regards se rencontrèrent.

—  Toupidek...

Cela sembla durer des heures. Puis doucement, lentement, elle se mit à sourire et, par-dessus la table, le petit garçon sourit aussi : ils s'étaient compris. 

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Alors la femme saisit le poisson suivant, et avec un grand coup de hachette elle clama :

« Toupidek, tête de poisson, tête de poisson toupidek, Si tu es un toupidek, cesse d'être un toupidek, Retourne au pays des toupideks ! »

Le petit garçon était sauvé ! Et cette fois c'était définitif. Entre lui et la femme une entente s'était faite. Jamais il ne serait reconnu, jamais il n'aurait à subir le sort des pauvres errants des glaces.

Et ainsi un petit toupidek qui voulait si ardemment vivre parmi les hommes put réali­ser son rêve. Il resta avec eux, toujours gentil, toujours docile, mais aussi bien souvent farceur !

Et chez tous les petits garçons esquimaux, il y a un brin de ce goût des blagues : c'est l'âme du petit toupidek qui fait de temps en temps des siennes ! 

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 Elise ANDRE

Vers l'Education   Nouvelle, n° 5, août  1946.

LE TOUPIDEK - texte à télécharger en PDF

Illustrations :

- Paul Emile VICTOR - Apoutsiak le petit flocon de neige (Album du Père Castor - Flammarion)

- Jorn RIEL - Une vie de racontars, livre 1 (éditions Gaïa) - illustations Hervé TANQUERELLE, traduit du danois par Andréas SAINT BONNET

- Photos d'artisanat glanées sur la toile.