Histoire... d'école.

Christophe, rond comme son papa, terrorisé par la vie sa complexité et sa brutalité, à 10 ans ballottés connaît les coups, les bistrots et la cellule de dégrisement. Celle où dort papa pendant que lui attend, sur le banc de bois de la petite gendarmerie. Pour donner le change à l'interlocuteur, son visage compose deux expressions contraires et réversibles. Les yeux rient et la bouche pleure, les yeux pleurent et la bouche esquisse une ébauche de sourire. Souvent, trop souvent les yeux rieurs s'écarquillent et de grosses larmes perlent. A 22 ans aujourd'hui, Christophe toujours prêt à faire plaisir, tente encore de dompter ces petits signes noirs sur les feuilles blanches. Bien dressés depuis le temps, ils pourraient tout de même passer directement du papier à sa lecture comme ça, sans effort..., lui qui en a consenti tant !

Dis, tu pourrais pas ?... non ? C'est vraiment pas possible ?

Christophe se voit soudeur, comme il croit, comme il rêve que papa l'a été avant. Il dirait qu'il prendrait le bus chaque jour pour l'entreprise de métallerie de la vallée de l'Ouche où il est né.

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Dessin de Gilbert PINNA, ici avec son autorisation

Christophe prend le bus chaque jour pour l'ESAT.

Il y aligne soigneusement des petits pots-portions de moutarde dans leur coffret. Un jour peut-être, il sera assez sûr de lui pour compter les yeux sur les sarments et travailler dans les vignes.

Petit salaire et maigre allocation dépensés pour le foyer logement laissent ce qu'il faut pour tabac, téléphone, un peu de loisirs. Un soir par semaine Christophe enfile des personnages à l'atelier théâtre. Parfois le dimanche il sort de la station service ouverte 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, alcool fort à la main. La bouteille passe rapidement dans d'autres mains commandeuses... Christophe fourre ce qu'il sauve de monnaie dans sa poche...

 

Ce jour là la classe bricole. 

Avec Sabine ou avec le maître, par petits groupes ou seuls à leurs tables, les élèves découpent méticuleusement le papier métallisé doré, du canson rouge... Les uns avec des ciseaux, les autres plus malhabiles en piquetant la ligne du papier sur un petit carré de mousse. Quelques boules pendent déjà du plafond. Quelques pères noël attendent déjà leurs papillotes dans le couvercle de la boîte de camembert qu'ils enserrent de leurs bras ouverts. On dirait qu'au sol jonché de rognures étincelantes ou floconneuses, des guirlandes ont été semées. Chacun est à son affaire, le silence de mousse piquetée est parfois troublé par un soupir de satisfaction ou de lassitude confiante.

Deux petits coups discrets à la porte de la classe qui s'entrouvre. Christophe pressé pousse et passe sous le bras du chauffeur de taxi qui le ramène de sa rééducation, puis reste pétrifié les yeux écarquillés, l'index pointé : 

"On dirait...

... c'est comme Noël !".

F6 - 23 décembre 2010 sur des souvenirs de bien avant...

 

17 heures, mai 2012, un scooter me rejoint au feu rouge. Sous le casque, les joues débordantes de Christophe.

- Christophe... ?! Salut, tu fais quoi ?

Les yeux se plissent de surprise, de plaisir, et de déférence avec un peu  d'inquiétude au fond. C'est le maître... on est dans la circulation au milieu du boulevard...

- Je travaille, je rentre chez moi, c'est mon scoot, l'est à moi.

- Ah chouette ! Alors comme ça t'as fini ta journée, tu fais quoi ?

D'un hochement de casque, désignant là, à droite...

- Là, je lave... des tabliers..., pis des draps... des fois par terre.

- Content pour toi Chris...

Dans la file de voitures à côté de l'hôpital, le feu passe au vert, à 17 heures. Christophe accélère et tourne à gauche. Je pars en face, resté sur cette faim de rencontre, au vert interrompue... 

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13 heures, novembre 2013, trois gars descendent du fourgon. Il entrent au restaurant qui tient plus aujourd'hui d'une bonne cantine. La silouhette épaissie est toujours empruntée d'une certaine lenteur élégante qui m'est encore si familière. Nul besoin du visage, je le sais, c'est lui.

Comme des habitués en pantalons et pulls de travail un peu maculés de terre, les trois s'assoient à leur table la même qu'hier, tassant leurs fatigues les reins calés au dossier. 

Sûr de moi, je pose la main dans le dos du pull de Christophe. Lent mouvement de tête, les yeux se plissent de surprise et de plaisir. Le foyer est à Dijon, l'entreprise adaptée aussi. Les trois travailleurs parmi eux l'éducateur, viennent ici sur les terres d'enfance de Christophe tailler pour les grands domaines viticoles.

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Aujourd'hui, Christophe sait compter les yeux des sarments...

 

On dirait...

... c'est comme si on s'était aimés...

c'est comme on n'a jamais fini de se rencontrer...

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F6 - janvier 2014