C'était un mercredi, à l'heure calme où chacun se restaure. Les enfants du centre de loisirs, après avoir tant couru, sauté et ri à travers les sentiers caillouteux, ont quitté la Montagne pour descendre partager le repas. C'est bien parce que l'heure est si calme et l'endroit déserté, que je t'ai vue, au terme de ma promenade, toi, là, perchée sur ta rocaille, toute fière et rebondie. La fête d'halloween approche, c'est la saison des courges au jardin ; mais là, comme tombée du ciel, ou née de ce rocher aux formes étranges, tu n'es pas vraiment à ta place.

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Un montagnard farceur, un généreux jardinier débordé, ou bien une ménagère étourdie t'a oubliée ? A moins que..., non..., pas une fée !

Un carrosse ici, sur ce parking ? 

Un regard à gauche, à droite, devant, derrière ; personne, pas âme qui vive. Ni une ni deux, l'air détaché et sûr de moi comme quelqu'un qui, mine de rien a retrouvé ce qu'il cherchait et qui lui appartenait, je t'emporte sous le bras : 

- Ah, tiens, tu es là toi ! Veux-tu bien rentrer à la maison !

C'est alors qu'une toute petite voix tout juste audible me répond du cœur de la citrouille : 

- Oui, oui, il est temps, l'hiver arrive, dépêche-toi.

J'ai beau questionner, secouer, frapper à l'écorce grumeleuse, plus rien ! Par la barbe du poète, c'est bien la première fois qu'une courge me joue ce tour.

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Table rase, couteau affûté comme au bloc opératoire. Pour en avoir le cœur net, j'incise fermement d'un geste circulaire assuré. La courge est coriace, pas de cri, seuls quelques craquements d'écorce cédant sous le fil de la lame.

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Précautionneusement, j'écarte les deux moitiés..., est-ce l'ultime effort de séparation, ou la petite voix ?

Peu importe, les deux sans doute, j'en tombe assis : 

 - Ah quand même ? Je commençais vraiment à trouver le temps long,...

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 ... ici, c'est bel et bien douillet et confortable, mais tu me délivres d'un triste sort.

- Alors ça, ça alors ! Par la barbe du poète, qui es-tu ? Que fais-tu là ? Tu n'es pas blessé au moins ?

 - Non, non, rassure-toi, tout va bien. Pardonne mon impatience, mais je suis ici depuis si longtemps, si longtemps ! Je commençais à désespérer de pouvoir enfin sortir avant que les chairs ne se gâtent et que les graines germant ne m'enserrent et ne m'étouffent. Mais, si tu savais... mon histoire est longue, longue ! Pour te remercier, fais ce que je te dis, tu t'en trouveras bien récompensé.

- Alors ça, ça alors, tu m'en diras tant et tant de si étonnant, que je ne risque pas de m'en lasser.

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- Tout d'abord, reprends ton couteau et tranche mon carrosse, mon gîte, ma prison. Tu peux garder les graines si tu veux, mais aujourd'hui c'est la chair qui nous occupera ; moi, j'en ai soupé ! C'était donc au printemps dernier, sorti d'une caisse, d'un carton, d'une boîte, je ne sais plus et peu importe, je jouais sur la terrasse avec ...  

- Aïe, aïe, aïe, bpzwuexkyaaaoooouillouillouille...

- Oulala, j'aurais dû te prévenir, garde toujours les mains au dessus de la lame. Mais dis-donc, tu ne serais pas un peu maladroit et douillet toi ? Tu es tout juste écorché... Donc, je jouais sur la terrasse avec un garçonnet invité. Puis les voyant sur le départ, je me glisse dans la poche du coquin : chouette alors, une poche de petit garçon c'est bien plus gai qu'un carton ! Tu me croiras si tu veux, de la bicyclette de sa grand-mère, tout secoué sur le siège d'enfant, sortant de la poche pour voir un peu de paysage, je suis tombé sur le bord du chemin. Je les ai vu s'éloigner, s'éloigner, disparaître dans les rues du village... je dois bien t'avouer que j'ai essuyé une larme, ...deux, ou alors trois mais pas plus !

- Eh bien, te voilà dans de beaux draps toi qui voulais voir du paysage... 10 tranches, le chiffre est rond, j'attends tes ordres, et tes conseils.

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- Tu as bien compris la leçon : les mains au dessus de la lame. Maintenant il te faut redoubler de précautions pour séparer la chair de l'écorce. Soit tu pèles comme une pomme, mais c'est très risqué, soit tu coupes l'écorce par petits morceaux, la tranche posée sur la planche à découper. Ne lui en veux pas, c'est elle qui nous a protégés la chair et moi pendant de longues semaines. Je les ai entendus chats, chiens, renards, hérissons, lapins visitant le jardin, le plat de la poigne du jardinier frappant pour s'assurer que la courge est pleine et vaut la peine. Le sabot de l'âne lui aussi n'est pas passé loin !

- D'accord mais tout ça ne me dit pas comment tu t'es retrouvé là, du bord d'un chemin au cœur douillet de cette citrouille ?

- Patience, patience, retire les graines et quand tu auras écorcé les tranches, partage la chair en morceaux. Je t'ai parlé de jardin, alors si tu es malin tu devrais deviner ! Mais tu n'es peut-être pas si malin que cela ? Je disais donc : la nuit s'annonce, je m'aventure à l'écart du chemin, grimpant de motte en motte, contournant lacs et forêts, échappant de peu à la voracité d'un régiment de fourmis grâce à l'appétit du lézard. Pénétrant dans une forêt vert tendre, enchevêtrée de troncs et de branches, je parviens à me hisser jusqu'à une magnifique corolle jaune éclatant. Fatigué de tous ces efforts, c'est là que je m'endors, enveloppé dans la couverture soyeuse des pétales, baigné d'une lueur orangée de pleine lune.

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- Mission accomplie, sain et sauf, ni égratigné, ni écorché, tout est coupé ; mais tu as bien raison, qu'elle est dure cette écorce !

- Prépare un litre de bouillon, 1 ou 2 cubes dans l'eau bouillante bien dissouts. 

- J'y vais de ce pas, mais par la barbe du poète, ce que tu me racontes là est à peine croyable et ne me dit pas comment tu t'es retrouvé, du creux des pétales refermés, au cœur douillet de cette citrouille ?

 - C'est pourtant simple, tu n'es vraiment, mais alors vraiment pas futé. La fleur, mon petit nid doré, jamais ne s'est rouvert. A partir de ce moment, je n'ai plus revu le jour jusqu'à aujourd'hui, et je t'en remercie encore. Oh ça, je n'ai pas à me plaindre : nourri à profusion ; sève, nectar, et sirop en veux-tu en voilà ; même l'été venu, jamais je n'ai eu trop chaud ; rien à craindre des fourmis, du lézard, et des autres dont je t'ai déjà parlé. Mais alors, que d'agitation : parfois des bruits sourds de l'extérieur, coups de bottes, de poing ou de pioche, orages, averses et bruine, et surtout des semaines et des semaines de révolution à l'intérieur ; ça pousse, ça croit, ça gonfle, ça se multiplie se dilate, un spectacle mon ami, mais quel spectacle ! Sors ta cocotte...

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... remplis-la des morceaux de courge arrosés du litre de bouillon.  Dès que la soupape tourne, danse, virevolte, crachouille, se racle la gorge, s'éclaircit la voix puis finit par entonner son refrain régulier, tu laisses cuire 15 minutes.

- Bien, bien, et maintenant que tu y es au cœur de ta courge, tu fais comment pour te retrouver là haut sur ma montagne ?

- Le calme est revenu après quelques semaines. La chair a pris petit à petit la couleur de la fleur. Je commençais vraiment à trouver le temps long, quand ça s'est bousculé dehors au jardin : des pas rapprochés, secoué, retourné, roulé, plusieurs fois cul par dessus tête je me suis retrouvé. Après quelques jours de tranquillité et d'ennui, des voix au loin ; je comprends au travers de ma prison : " vacances... chasse... trésor... citrouille... animateur... enfants "...

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- Je t'arrête mais c'est cuit ! Si je commence à comprendre ton chemin d'une boite à ici, je ne sais pas encore quoi faire de ta courge bouillante ?

- Décidément, quel empoté, il faut tout te dire ; tu ne le sens donc pas venir l'onctueux velouté ? Égoutte, mouline, écrase la chair et réserve le bouillon de cuisson... L'espoir de revoir le jour et peut-être même de retrouver un petit garçon complice de jeux revient, mais il me faut attendre, patienter et encore attendre...

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... sel, poivre, une ou deux briquettes de 15 cl de crème épaisse, liquide allégée (ou pas) pour trois ou quatre litres de velouté...

- Et dis-moi, qu'as-tu entendu ensuite ? Me voilà inquiet !

- Eh bien, je me suis trouvé encore secoué, roulé, puis je me suis senti déposé, sans doute là où tu m'as trouvé. On s'est enfui, on m'a laissé, abandonné. Des heures plus tard, petit à petit des branches ont craqué, des pas se sont à nouveau rapprochés, éclats de voix et de rires d'enfants, cris de surprise et de victoire, chants. Petit à petit ça s'est calmé, je crois bien qu'ils ont goûté. Des moteurs ont démarré, à nouveau j'ai pleuré, écoutant ce silence de mort rempli d'espoirs déçus.

- C'est donc bien ce que je pensais : avec toi, j'ai emporté le trésor oublié du centre de loisirs !

- Eh oui, tu n'imagines pas mon bonheur à entendre ta voix qui parlait de rentrer à la maison...

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... bien brassé, et mélangé, le mouliné, le réservé, le sel, le poivre, la crème, c'est 9 litres de velouté que tu pourras déguster ou conserver ! 

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- Eh la, après tout ce que je t'ai appris, j'espère bien que tu ne vas pas me laisser là ! C'est trop froid, trop sombre, bien trop triste. Je mérite un autre sort.

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- Que faire de toi mon petit prince ? Il y aurait bien princesse Croquette, mais je ne suis pas sûr... pas certain... enfin j'hésite... suis-moi que je te présente.

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- Elle est douce, chaudement vêtue et parait pacifique mais elle ronfle et a des dents longues comme mes poings. Je crois bien qu'elle digère la tourterelle qu'elle rapportait dans ses crocs pendant que nous cuisinions, et je crains fort d'avoir, même en poussant la voix, quelque mal à me faire obéir. Pardonne-moi de refuser ton offre mais Croquette n'est pas une compagne de tout repos.

- Il ne me reste plus alors qu'à te proposer cette boîte où Zéphyr et Titouan trouvent quelques jouets quand ils sont ici invités.

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 - Ah ça alors, je la reconnais ta boîte, c'est d'elle d'où je suis sorti il y a 6 mois !

- Je te vois bien ennuyé, écoute-moi, tout va s'arranger et chacun y trouvera son compte : maintenant que j'ai goûté au vélo, tu m'emmènes avec toi découvrir d'autres petites routes et chemins, mais prends garde, ne me perds pas ! Sitôt rentré de nos excursions, je loge dans la boîte de Zéphyr et Titouan. Une boîte de petit garçon, c'est bien plus drôle qu'un potiron. Aux enfants et animateurs du centre de loisir, tu offres cette histoire et cette recette. Quant aux 9 litres de velouté, tu trouveras bien Micotte la mamie de Zéphyr et quelques amis promeneurs à réchauffer !

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- Marché conclu, nous sommes quittes, j'aurai enfin quelqu'un à qui parler tout au long de mes promenades.

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N'ai rien dit, mais la recette du velouté du petit prince à la courge, à la citrouille, au potiron, au melon de Malabar ou de Zanzibar, appelez ça comme vous voulez, je la connais bien. C'est une bonne base, mais des petits oignons rissolés, ou bien des châtaignes, ou encore du fromage de comté râpé le rendront à chaque fois différent, encore plus succulent.

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Post scriptum (octobre 2013) : Pas pris une ride, et depuis..., sans doute bien plus d'une centaine de litres de velouté de potiron...

Vacances en Cantal automnal oblige, sommes partis pour une semaine avec 2 seaux de 2 litres de velouté congelé. La crème, c'est fait il y en a ! Mais pour une petite touche crémeuse au parfum de terroir prononcé fondant à souhait sur la langue, Marie-Claire et moi nous vous recommandons quelques miettes de bleu d'Auvergne semées sur le velouté fumant ! Essayez donc le Bleu de Laqueuille... voire le Roquefort... Beaucoup de choses sont là dans ce velouté de courge : le souvenir, le sucré et la couleur des melons de l'été passé, les frimas des saisons qu'ont dit mauvaises, les tapis orangés crissants des feuilles de hêtres, le partage réconfortant de litres de soupe de la bande d'ami au retour de balade...

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